Les bonnes et mauvaises raisons d'entreprendre

Il ya de bonnes raisons pour entreprendre, mais parfois on se trompe d'objectifs et tout peut partir en couilles.

« L’ambition est le chemin du succès. La persévérance est le véhicule dans lequel vous y arriverez. » Bill Bradley

Je lisais dernièrement un article d’un bloggeur qui expliquait qu’il ne miserait pas un rond sur 80% des entrepreneurs africains. Un très bel article, très sensé, mais qui au finish ne disait que des choses que des entrepreneurs comme moi connaissaient depuis des années. « L’analyste » décrivait en quelques simples lignes les « quatre types d’entreprises » qui existent aujourd’hui dans l’écosystème entrepreneurial de l’Afrique.

-       Les entreprises qui ne marcheront pas ou qui n’arriveront pas à générer de l’argent, bien que leur produit ou service soit déjà très connu ou très innovant

-       Les entreprises qui génèrent de l’argent, mais qui ne se moderniseront jamais ou qui n’évolueront jamais à une autre étape de croissance

-       Les vieilles entreprises qui n’évoluent plus depuis des années, trop lourdes pour pivoter et qui bloquent le marché

-       Les entreprises innovantes, qui ont derrière elles un visionnaire, de ces entreprises rares qui ont envie de conquérir d’autres marchés et de croître grandement.

Pour l’analyste, ce quatrième groupe constitue l’idéal de l’entrepreneuriat aujourd’hui et pour appuyer ses dires, il cite comme exemple d’entreprises de ce type NSIA, qui a réussi une magnifique introduction en bourse en Côte d’Ivoire et qui a racheté Diamond Bank dans plusieurs pays ouest-africains.

Pour finir, notre analyste s’est attardé sur quelques raisons qui font que « plusieurs entreprises ne présentent pas le potentiel » de ce quatrième groupe :

1-   Le fait qu’ils s’intéressent plus à leur statut d’entrepreneur qu’à l’entreprise et au marché.

2-   Plusieurs ne font que du copier-coller.

3-   Ils croient trop au success-story à l’américaine.

4-   Ils font des produits trop compliqués.

5-   Des offres pas intégrées à l’environnement local.

6-   Ils ne font pas la différence entre modernité et progrès.

7-   Ils ne communiquent pas assez ou ne réalisent pas ce qu’ils disent.

8-   Ils se plaignent tout le temps du manque de financement.

De ces genres d’analyses qui à première vue vous font dire « wow, il a tellement raison », mais qui après étude, vous font freiner des quatre fers. Cela est surement plus frappant pour certains parmi nous qui sommes dans le domaine depuis des années et qui tentons de nous battre depuis des siècles pour faire grandir nos petits projets.

Tout d’abord les quatre types d’entreprises décrites sont pour plusieurs jeunes, les différentes étapes pour véritablement devenir entrepreneur, et ensuite les raisons citées ne sont que les différents essais des jeunes pour trouver leur voie et non des échecs ou de mauvaises raisons d’entreprendre. Plusieurs personnes, qui n’ont jamais lancé un seul petit projet d’entreprise à compte personnel, se permettent parfois de l’extérieur de croire qu’être entrepreneur signifie généralement ceci : trouver et lancer un produit ou service génial, gagner de l’argent, puis gagner beaucoup plus d’argent, se lancer dans la scalabilité et diffuser sa solution partout dans le monde et finalement racheter d’autres entreprises et se faire des milliards et des milliards.

La réalité est beaucoup, beaucoup plus complexe. En fait, pour la majorité des jeunes entrepreneurs auxquels cet article est destiné, la plupart passera près de deux à trois ans à chercher une idée génératrice de revenus. Plusieurs tout au long de ces années chercheront un modèle d’affaires qui marchera avec leur idée, auront à faire des tests de marché encore et encore et durant toute cette période, tout ce qui vous permettra de tenir, c’est cette aura d’entrepreneur que les autres vous confèrent. Au cours de ces moments difficiles, économiquement, mentalement et physiquement, ces moments de lucidité parfaite, durant lesquels vous savez plus que tout le monde que vous ne gagnez absolument rien du tout et que toutes vos économies partent par la fenêtre, il n’y a rien qui vous fait tenir, si ce n’est votre « statut » d’entrepreneur. Et qui dit statut, dit également que vous avez eu le courage de communiquer sur votre projet, qui n’est en ce moment qu’une vision et rien d’autre que cela. Dire que les entrepreneurs communiquent trop n’est pas faux, mais dire que c’est mauvais est une erreur.

Je connais aujourd’hui plusieurs qui se lancent dans l’entrepreneuriat en cachette, mais le taux d’abandon chez ces personnes est plus élevé que chez ces jeunes qui déclarent haut et fort leur ambition devant tout le monde. Ce qu’il faudrait revoir c’est plutôt la manière de communiquer et non le fait de communiquer.

En ce qui concerne les entreprises qui apparemment à petite échelle font du chiffre d’affaires, génèrent du bénéfice, mais demeurent petits sur des décennies, ce n’est pas qu’ils ne cherchent pas à grandir, au contraire, c’est l’une de leurs préoccupations quotidiennes. Dans la plupart des cas, ils auront essayé des choses, testé d’autres marchés avec souvent des échecs cuisants. Ceux qui parlent de l’extérieur du système, qui n’ont jamais entrepris quoi que ce soit, investi un petit franc dans une entreprise personnelle, ou qui n’ont jamais connu cette solitude qu’est d’être entrepreneur, qui plus est en Afrique, ne peuvent pas toujours comprendre ce risque que constitue le fait de changer quelque chose qui marche. Changer et évoluer porte des germes de sommets incroyables, mais en même temps des possibilités de faillite inimaginables, en plus forte probabilité, qui figent parfois même les plus hardis des entrepreneurs.

Ceux qui n’ont jamais entrepris, mais aussi de plus en plus de jeunes entrepreneurs, croient généralement qu’après un an, deux ans voire cinq ans, une entreprise doit être déjà rentable et générer des millions d’euros, pourtant il leur suffirait d’étudier l’histoire de certains échecs et grandes réussites d’entreprises pour comprendre que les choses sont un tout petit peu plus complexes que cela.

De plus en plus d’analystes demandent aux jeunes entrepreneurs africains, de créer des Google, des Facebook, des Apple africains, mais totalement à l’image de leurs grands frères, sans tenir compte des réalités locales, et parfois même sans tenir compte de ce que ces mastodontes ont dû traverser. Que ce soit Google, Facebook, Apple et d’autres grandes startups, non seulement sont-elles devenues rentables bien après des années – au minimum cinq ans – mais en plus elles ont eu à bénéficier d’outils de levée de fonds et de communication qui n’existent même pas encore dans les économies africaines. Nombre d’entreprises devenues célèbres aujourd’hui ne seraient pas à même de générer un franc, ou n’auraient pas connu une si grande croissance si elles n’avaient pas bénéficié de valorisations extraordinaires par des entrées fracassantes en bourse.

Non seulement Google, Facebook, Apple, Amazon, ne sont devenus rentables qu’après des années, mais en plus ces startups ont eu à lever des millions de dollars pour pouvoir atteindre un niveau de développement incroyable. En Afrique, il est demandé aux jeunes entrepreneurs de réaliser les mêmes prouesses, parfois avec juste dix milles dollars pour ceux qui sont chanceux.

Il est dès lors normal que les jeunes se plaignent du manque d’argent. Il faut leur donner les moyens de ces ambitions, surtout quand on leur demande de devenir les futurs Bill Gates, Marck Zuckerberg, Steve Jobs … Et la presse d’aujourd’hui en Afrique ne fait pas les choses simples. Il suffit qu’un jeune sorte un peu la tête du lot, ou qu’il bidouille un petit logiciel et tout le monde se met à publier partout que l’on a trouvé le futur Steve Jobs ou que l’égal de Amancio Ortega et de Jeff Bezos vient de voir le jour, en Afrique.

Maintenant parlons de l’exemple d’entreprise innovante donnée par l’analyste, à savoir NSIA. Donner cet exemple en considérant qu’il s’agit là du modèle de startup que devrait suivre les entrepreneurs africains montre non seulement un manque d’informations, mais également que la personne n’est pas au fait des étapes de croissances d’une jeune startup (dans un écosystème africain) et d’une entreprise née mâture, comme NSIA.

Le fondateur de NSIA avait près de 50 ans quand il lançait le groupe. Avant cela, il avait des années, près de vingt ans d’expériences dans le domaine de l’assurance et des réseaux dans le monde entier, qu’il mettait à la disposition de son entreprise. Comparer un jeune qui vient à peine de sortir de l’école avec un homme aussi expérimenté et avec des ressources aussi considérables est une erreur. Comparer l’activité génératrice de revenus et informelle d’une maman de mon quartier au groupe NSIA est un manque de respect pour le travail de ces dames qui n’ont pour ambition noble que nourrir prioritairement leur famille et voir leurs enfants étudier dans de bonnes conditions.    

J’ai fait part de ma réflexion à celui qui avait partagé l’article sur sa page, de manière sommaire et il me répondit ceci : « Il invite les entrepreneurs africains à ne pas tomber dans les clichés qu’il a relevés. Nous avons beaucoup trop de ‘‘grands jeunes entrepreneurs’’ (auto proclamés donneurs de conseils, coach, etc.) qui ont des chiffres d’affaires annuels que nos mamans qui n’ont jamais connu d’incubation ni de formation à l’entreprenariat font parfois quotidiennement. »

J’avoue que je n’ai pas su quoi répondre à ce camarade. Nous ne cherchons tous qu’une seule chose finalement, faire en sorte que nos jeunes entrepreneurs africains relèvent le défi que constitue aujourd’hui l’Afrique. Tout le continent représente un énorme défi, ceci sur tous les plans. J’espère que dans les chapitres qui suivront, j’arriverai, au travers de mes petites expériences entrepreneuriales, et de ma vision de ce qu’est un entrepreneur au vingt-et-unième siècle, à donner envie à davantage de personnes de se lancer dans l’entrepreneuriat et devenir ce genre d’entrepreneur dont le continent africain a besoin.

Dans notre programme d’accompagnement des jeunes et femmes entrepreneurs, je pose toujours une question aux entrepreneurs débutants, à savoir quelle était la raison principale pour laquelle ils se lançaient en entrepreneuriat.

50 % disent qu’ils sont sans-emploi ou au chômage, et que nos formations leur donneront la ligne de conduite pour la création d’une entreprise, 30 % veulent gérer leur temps, comme bon leur semble, et ne veulent dépendre de personne, 15 % disent qu’ils désirent gagner suffisamment d’argent par eux-mêmes, 4 % souhaitent répondre à un problème spécifique dans leur société, et 1 % le font par passion, pour relever des défis et exploiter leurs talents...

Je ne saurai dire si certaines réponses sont meilleures que d’autres, je pense plutôt qu’il faut forcément une raison pour venir à l’entrepreneuriat, et elles se valent toutes, cependant pour rester entrepreneur, il faut plus qu’une simple envie de trouver un palliatif au manque d’emplois. Aujourd’hui de plus en plus d’Etats et de gouvernements africains se tournent vers l’entrepreneuriat pour résoudre le problème lié au chômage des jeunes ; malheureusement ils créent des employés déguisés en entrepreneurs et non de véritables entrepreneurs.

La grande majorité de ceux qui viennent à l’entrepreneuriat parce qu’ils n’ont pas trouvé un emploi dans une entreprise étatique ou dans une entreprise privée se crée seulement un nouvel emploi. Et ces dernières années, je rencontre de plus en plus de jeunes et femmes dans cette situation et j’en ai personnellement accompagné plus d’un.

Ma petite expérience m’a montré que dans la majorité des cas, les auto-employés ne sont que des employés déguisés. Vous aurez beau leur donner des millions, ils ne dépasseront jamais le stade d’une petite entreprise générant quelques centaines de milliers de Francs CFA par mois. Plus grave encore, chez la majorité, c’est un processus quasi inconscient et ils se retrouvent généralement dans des situations pas toujours intéressantes, pris au piège. Ils rentrent dans un programme d’accompagnement, formulent des projets avec des Business Model réellement fonctionnels, lèvent des fonds et tandis que les investisseurs espèrent une croissance exponentielle dans les années à venir, ils ne voient que l’argent qui tombera à la fin du mois et qui est garanti, sans trop de risques, et sans trop d’effort à faire.

Il y a quelques mois, lors de notre troisième promotion d’incubés dans notre programme d’accompagnement et après des semaines à fulminer, à m’énerver contre tout le monde, à virer certains promoteurs et en les faisant revenir, je m’assis un jour et discutai sérieusement avec l’un de nos entrepreneurs pour comprendre ce qui le motivait lui et pas les autres. Au fil de nos discussions, il me fit comprendre qu’il n’était pas rentré dans notre programme pour ne gagner que cent ou cinq cent mille, ou même un million de Francs CFA par mois : il visait des chiffres d’affaires mensuels astronomiques et pour cela il sait qu’il devait se battre davantage.

A notre Office Hour qui suivit, je pris le temps de demander aux autres jeunes combien ils espéraient gagner dans les mois à venir et, pour la majorité, ils visaient des chiffres d’affaires qui ne dépassaient pas deux cent cinquante mille Francs CFA. Tout était devenu clair pour moi tout d’un coup. Je compris pourquoi malgré mes coups de gueule, mes techniques de motivation, mes tentatives d’intimidation, la grande majorité ne bougeait même pas un doigt vis-à-vis de leur projet et se contentait de faire le minimum. J’en ai alors parlé à un mentor, ancien dans l’accompagnement des jeunes et qui m’expliqua que j’avais un problème avec mon processus de sélection des entrepreneurs à accompagner.

Il me conseilla de prendre mon temps et que dans leur processus, cela durait presque cinq ans avant qu’un de leurs jeunes entrepreneurs ne sorte de leur programme d’incubation. Cinq années, cinq longues années, alors que moi j’essayais de faire en sorte que les jeunes acquièrent l’essentiel en moins d’un an. C’était un challenge presque impossible vu le genre d’entrepreneurs que j’avais en face. Moins d’un an et cinq ans, il fallait choisir. Je me suis alors rappelé la raison pour laquelle j’avais lancé un programme d’accompagnement des jeunes en entrepreneuriat, c’était parce qu’après être passé par un incubateur moi-même, j’avais évolué rapidement. Si je devais changer ma vision, je crois que je n’aurais moi-même plus la force de faire ce que je faisais.

Il me fallait donc changer de système d’accompagnement ou bien changer le processus de sélection. Laisser tomber ceux qui s’engagent juste parce qu’ils trouvent dans l’entrepreneuriat un nouvel emploi et me concentrer sur ceux qui veulent réellement créer une entreprise avec passion. Mais cela revient néanmoins à abandonner la grande partie des jeunes en quête de débouchés et capables de changer les choses. Ce serait une énorme perte. Changer le système serait sans doute mieux et c’est la raison pour laquelle notre programme d’accompagnement CUBE est en train d’évoluer vers une école d’entrepreneurs.

En effet, afin de véritablement bénéficier de cette large croissance démographique toute africaine et donner la possibilité aux jeunes de s’exprimer au travers de l’entrepreneuriat, de créer des entreprises qui ont un réel impact économique et social, l’entrepreneuriat ne doit plus être une simple formation, il doit devenir une école, une éducation qui doit commencer dès la base. Aujourd’hui trop de jeunes ne sont que des employés déguisés et la preuve est qu’ils se battent et à la moindre opportunité d’un emploi stable ou d’une simple opportunité de stages ou formations longue durée à l’étranger, ils abandonnent des mois de durs labeurs et préfèrent redevenir ce qu’ils ont toujours été dans le for intérieur : des employés