Leçon de CUBE N°7

L'ARGENT, CETTE CREATURE

Leçon de CUBE N°7

L’argent, cette créature !

 Il est une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin. Henry Ford

Les gens changent radicalement quand il y a de l’argent en jeu, c’est la société qu’on a créée. Je connais plusieurs qui détestent l’argent, d’autres qui acceptent ouvertement l’adorer et sont prêts à tout pour l’avoir, mais je ne connais personne autour de moi qui soit indifférent à l’argent. Et même ceux qui disent ne pas en vouloir beaucoup, en veulent au moins un peu et doivent en avoir un peu pour pouvoir survivre.

Toute notre société tourne autour de l’argent. Il ne fait certes pas le bonheur, mais il est préférable d’avoir un compte en banque bien garni et décider de vivre pauvrement, que d’avoir les poches vides et être vraiment pauvre. Tout ce que les humains cherchent autant aujourd’hui, l’amour, le bonheur, la joie, la santé, l’éducation, le respect… tout cela est facilité quand vous avez un peu plus d’argent que les autres, c’est un fait.

 

Vers la fin de mes études supérieures de Master, alors que je réfléchissais toujours à comment devenir riche rapidement, je me mis à faire des recherches sur l’argent, son fonctionnement et je suis tombé sur quelque chose qui allait me marquer à jamais : l’argent est une créature humaine. Et contrairement à ce que la majorité des gens continuent de croire, l’argent n’est plus garanti par les richesses naturelles, en l’occurrence les ressources en or d’un pays, mais est devenu une créature totalement autonome, dont la valeur est fixée presque de manière aléatoire par une entité toute puissante, à laquelle nous avons tous donné ce pouvoir.

 

L’histoire de l’argent est intéressante à connaître car cela change automatiquement votre perception de l’argent.

 

Le système d’échange commercial le plus intuitif que l’homme ait développé est le troc. De manière brute, il s’agissait d’échanges de biens primaires, répondant à des besoins précis. J’avais du poisson, tu avais du riz, je te donnais du poisson, et tu me donnais du riz. Un problème se posait automatiquement, comment déterminer la valeur des biens échangés. En d’autres termes, comment savoir combien de poissons dois-je te donner suivant la quantité de riz que tu avais à me proposer en retour ? En outre, supposons que j’avais du poisson, mais que je ne voulais pas de riz, mais plutôt des ignames, je n’ai aucune obligation d’échanger mes poissons contre ton riz quel que soit le besoin en poisson que tu as. Cela m’arrangerait plus de faire mes échanges avec quelqu’un qui avait des ignames. Et dans ce cas, si lui n’avait aucun besoin de poissons, mais plutôt de viande de bœuf ? On se retrouvait alors dans une équation compliquée. Ce fut donc presque naturellement que les monnaies apparurent, pour servir de rôle d’unité de mesure de la valeur des biens échangés.

La première fonction d’une monnaie est donc une unité de paiement ou plus simplement une fonction d’intermédiaire des échanges. On utilisa entre autres, des animaux tels le bœuf comme unité d’échange, en Grèce, comme en Afrique et diverses denrées alimentaires. Le problème des bœufs était que cela ne convenait pas aux marchands qui étaient obligés de les déplacer d’un endroit à un autre, certains pouvaient tomber malade ou mourir et donc perte ou destruction de l’unité d’échange. Difficulté de manipulation, valeur variable, fractionnement compliqué (1/7 de bœuf), problèmes de conservation, tout cela amena à jour d’autres monnaies comme les cauris, le sel… appelées « monnaies marchandises » et qui présentaient une nouvelle fonction, parce qu’ils étaient conservables à long terme : on peut les épargner, donc une fonction de réserve de valeur ou de pouvoir d’achat.

 

Malheureusement, que ce soit le sel ou les cauris, ils avaient aussi de gros inconvénients. Tous les cauris n’avaient pas la même taille, donc il fallait les peser. Idem pour le sel. Ensuite le transport n’était pas aussi facile et ces monnaies s’usaient avec le temps. Les pièces de monnaies métalliques, monnaies en espèces, virent alors le jour en Chine et furent rapidement adoptées en Occident, puis en Afrique avec la colonisation. Elles pouvaient varier en forme et en constitution métallique, mais elles avaient le même poids dans une même série et donc la même valeur. Elles se conservaient presque indéfiniment.

 

Jusque-là, ces monnaies avaient une valeur intrinsèque car leur disponibilité était limitée. Il n’y avait pas autant de bœufs, de cauris, de dépôts de sel ou de minerais de fer ou d’or pour alimenter tous les commerces et il arrivait souvent que les monnaies en circulation deviennent rares. Dans certaines contrées, seules certaines personnes étaient habilitées à frapper et à utiliser les monnaies. Ce fut justement cette possibilité de pénurie qui amena à jour les monnaies actuelles, les billets (monnaie fiduciaire) et les monnaies bancaires non matérielles (monnaie scripturale) qui ne sont représentées que par une simple écriture[1] et qui aujourd’hui représentent la plus grande masse monétaire en circulation dans l’économie mondiale.

 

Au tout début, avant l’apparition des banquiers actuels, avant les billets de banque actuels, il y avait les certificats ou récépissés de dépôt. Ceux qui possédaient de l’or ou des métaux précieux, pouvaient déposer ces métaux ou autres objets de valeur, chez des orfèvres ou d’autres ancêtres des banquiers et en échange, il leur était délivré une reconnaissance de dette qu’ils pouvaient utiliser pour récupérer la « même quantité » d’or dans une autre ville, après bien entendu le payement d’un droit de garde. Donc ces certificats n’étaient en réalité que cela, des reconnaissances de dette et n’avaient pas de valeur marchande.

Petit à petit, les orfèvres et ces premiers banquiers se rendirent compte que les gens ne venaient pas récupérer leurs objets de valeur au même moment et qu’il n’était pas vraiment obligatoire de décrire la nature des biens et objets de valeur déposés, mais juste sa valeur. Et d’un autre côté les déposants commençaient à utiliser ces certificats pour directement payer leurs créanciers au lieu d’aller récupérer l’or ou l’objet déposé.

Jusqu’à cet instant la masse monétaire en circulation restait inchangée et bien que les moyens de paiement étaient devenus du papier et non plus des métaux, leur valeur totale correspondait à la valeur fixe des métaux disponibles dans les réserves de ces premiers banquiers. Avec la confiance qui s’établissait entre les déposants et les banquiers, les premiers ne réclamaient plus automatiquement leur dépôt et ces dépôts étaient conservés assez longtemps.

Jusqu’à ce niveau c’était les déposants qui avaient le « pouvoir » de décision sur les banques. Constatant qu’ils avaient presque toujours plus de dépôts que de retraits, donc plus de réserves à long terme, que de conversion en argent circulant, les banques comprirent alors qu’il n’était plus vraiment obligatoire que la valeur des récépissés soit égale à la valeur des métaux précieux. Une petite quantité de dépôt suffisait dès lors à couvrir tous les retraits convertis en argent circulant sur les marchés. Le pouvoir changea alors de main.

 

Les banques se mirent à vouloir fructifier les dépôts, en émettant d’autres récépissés à des personnes qui n’avaient pas déposé, mais qui promettaient de rembourser sous forme d’autres dépôts. Ce fut tout simplement une des innovations majeures dans l’histoire de l’humanité. Pour sans doute la première fois, de la valeur était créée ex-nihilo (à partir de rien). Les montants garantis, ou les nouvelles reconnaissances de dettes, n’étaient en réalité couvertes dans l’absolu, par aucun métal précieux.

Un exemple simple, juste pour mieux faire comprendre le système ingénieux développé par les banques et maintenu depuis lors. Supposons que vous avez dix mille pièces d’or, que vous allez déposer à la banque, et vous dites au banquier que vous ne reviendrez le prendre que dans un mois. Il vous délivre une reconnaissance de dette, comme quoi la banque vous doit. En se basant sur la garantie que vous ne reviendrez pas avant un mois, le banquier utilise votre argent et fait un prêt à quelqu’un qui doit rembourser dans deux semaines, et qui veut un prêt de vingt mille pièces d’or. Il émet un autre certificat comme si l’autre avait (allait) déposé de l’argent contre une reconnaissance de dette la part de l’emprunteur en ce moment, avec des garantis bien entendu. Il n’y a pas eu de « réel » dépôt d’or ou d’argent, mais une fois que l’autre aura réglé ses affaires, il viendra déposer normalement de l’argent, ou ces garantis seront utilisés pour combler les dettes. Au finish, le banquier vient de créer vingt mille autres pièces d’or ou des actifs d’une valeur égale voire supérieure, si on prend en compte les intérêts. Seule la moitié de cette somme était véritablement disponible et garantie par un dépôt à la banque.

 

Donc en résumé, ce système de création de l’argent ex-nihilo dépend de deux choses : du fait que l’emprunteur rembourse rapidement ce qu’il doit et du fait que le déposant ne vienne pas réclamer son dû avant que l’emprunteur n’ait remboursé. Si le déposant vient trop tôt, il y aurait déséquilibre dans le système et l’argent emprunté ne serait plus couvert par un dépôt.

 

Mais tout cela c’était avant. Aujourd’hui en réalité, les banques ne sont plus réellement obligées de couvrir les emprunts par de la monnaie ayant une valeur intrinsèque ou par un dépôt initial.

Aujourd’hui, pour créer de l’argent, une banque n’a plus besoin d’argent déposé. Les Etats, du moins ceux qui ont compris le système en premier ont rapidement pris les choses en main et ont commencé à créer leur propre argent circulant, sous forme de dettes qui ne sont plus couvertes par des dépôts ou des richesses nationales. Les monnaies scripturales ont alors pris le dessus et sont devenues les monnaies les plus couramment utilisées dans notre système économique.

 

De nos jours, quand quelqu’un va voir une banque pour un crédit, de l’argent est « écrit » sur son compte, en échange d’une dette à rembourser, qui est en fait de l’argent qui rentre pour la banque. Bien entendu, on ne peut pas laisser tout le monde faire cela et ce fut ainsi que certaines banques se sont rapidement imposées, ont rapidement poussé les Etats à voter des lois les protégeant, tout en empêchant d’autres d’en faire autant. Ce sont les banques centrales[2] et commerciales.

 

Les choses se sont du jour au lendemain retournées : ce sont désormais les crédits qui font les dépôts et les banques ont bientôt plus d’argent que les déposants car elles ont la possibilité d’en créer. Naturellement, les banques ont intérêt à ce que les gens empruntent, ainsi elles créent de l’argent. Ce qui est encore plus intéressant est que cet argent créé revient presque automatiquement à la banque, vu que ce sera utilisé par l’emprunteur pour payer quelque chose, rembourser une autre dette, payer des salaires et va revenir à la banque sous forme de dépôts dans un ou plusieurs autres comptes. Sur ces comptes des droits de domiciliation seront perçus.

 

Si on a une vision limitée, on pourrait se dire que les banquiers possèdent un pouvoir illimité, mais en réalité ce système ne marche qu’à deux conditions : il faut que quelqu’un demande un crédit et que tout le monde ait confiance à la monnaie scripturale ou autre créée par une banque. Donc en réalité le pouvoir des banques est avant toute chose possible parce que les « particuliers » leur font confiance en faisant des dépôts et en demandant des crédits.

 

Les crédits permettent ainsi de créer de l’argent, et entraînent la possibilité de dépôts. Mais également le remboursement des dettes permet aux banquiers de contrôler le système en détruisant une partie de l’argent créé. En effet, pour maintenir le système et pour qu’elles puissent continuer de créer de l’argent, les banques ne peuvent laisser une trop grande masse d’argent en circulation dans une économie donnée, sinon elles perdraient leur « pouvoir ». C’est pour cela qu’en plus de la création, le pouvoir de destruction est vital pour les institutions financières. Quand vous remboursez un emprunt, de l’argent est retiré de la circulation et en même temps votre compte est également débité et le système peut recommencer.

 

Si vous analysez attentivement, la banque gagne toujours plus que vous. Vous avez perdu sur toute la ligne. En plus de rembourser de l’argent qui n’existe pas en réalité, vous avez payé des intérêts qui vous ont un peu plus appauvri. De l’autre côté, la banque a créé de l’argent, elle a gagné sur l’intérêt prélevé sur le prêt, et en plus d’autres comptes seront ouverts dans la banque par les personnes qui auront été payées par les quelques bénéfices que tu aurais fait sur la durée des échanges. La banque ne perd jamais.

Aujourd’hui, il y a plusieurs banques dans nos économies, et toutes les banques commerciales peuvent créer de l’argent, les monnaies scripturales, mais elles n’ont pas le droit de créer de la monnaie fiduciaire (billets de banque et pièces de monnaie physiques), propriété de la banque centrale, mais peuvent à tout moment suivant certaines conditions en faire la demande aux banques centrales. Les banques commerciales communiquent entre elles et avec les banques centrales, pour que même après création d’argent, si des comptes vont se créer dans d’autres banques que l’émettrice du crédit, qu’il y ait des moyens de compensation. La banque centrale garantit en quelque sorte toutes ces transactions, en gardant en réserve de la monnaie fiduciaire à un certain niveau, de la monnaie physique et en régulant le système pour qu’il n’y ait pas trop de création d’argent, entrainant une perte de confiance des emprunteurs et donc l’effondrement du système.

Alors au-delà des discussions trop théoriques, nous pouvons comprendre par-là pourquoi les banques et tout le système économique ont intérêt à ce que les échanges se fassent beaucoup plus entre banques, par échange de monnaies scripturales (des écrits sur des comptes, des virements bancaires) que par la monnaie fiduciaire (les pièces de monnaies et les billets physiques), car derrière il risque d’avoir une pénurie si toutes les transactions devaient se faire aujourd’hui par les échanges classiques physiques.

La grande question maintenant : pourquoi apprendre et comprendre tout cela ?

La première chose à comprendre est qu’aujourd’hui, il n’y a pas une masse limitée d’argent dans le monde, qui serait détenue à jamais par les plus riches du monde et ceci depuis des millénaires. Les grandes familles contrôlent le système et c’est là qu’intervient la seconde leçon à tirer de tout cela : le système ne tourne que parce que nous avons accepté que cela doit être ainsi et que la masse des gens pauvres continue de nourrir le système en faisant des emprunts.

Une autre leçon importante est qu’en réalité l’argent peut être créé de nulle part. Cela a été réalisé, cela est toujours réalisé et pas que par les banques. D’ailleurs et c’est cela aussi qui est intéressant, les banques, avec des centaines d’années d’expériences dans la création d’argent ex-nihilo, ne financent réellement que les entreprises ou les projets que s’ils ont un système. Tant que vous n’avez pas de système capable de créer de l’argent sans vous, ce n’est pas la peine de vous approcher d’une banque et d’ailleurs pour votre propre bien ce n’est pas bon de prendre de l’investissement ailleurs, tant que vous n’avez pas votre propre « système » de création d’argent ex-nihilo, le rien étant lié à vous ici.

 

En devenant investisseur, et c’est là le point culminant de l’évolution d’un entrepreneur, il est important que vous gardiez cela en tête : n’investissez dans un projet que s’il y a un système derrière, sinon la faillite est presque assurée.

 

Dans la deuxième partie de cette leçon sur l’argent nous nous attarderons sur la question suivante : que font alors les riches pour demeurer riche et continuer à prospérer et quelle est leur relation avec les banques ?

 

Urbain AMOUSSOU _ Extrait de Trente ans et toujours entrepreneur

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[1] Chèque, lettre de change.

[2] La Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) par exemple.