Leçon de CUBE N°6

LE PRIX DE LA LIBERTE

Leçon de CUBE N°6

Il y a quelques mois, j’avais commencé à recruter des co-fondateurs pour CUBE. J’avais personnellement atteint mes limites et il me fallait d’autres personnes dynamiques pouvant m’aider à prolonger ce qui venait de démarrer timidement, mais qui franchement demandait un travail énorme. Comme je l’ai stipulé dans l’annonce de recrutement que j’aie faite sur les réseaux sociaux, je cherchais des personnes indépendantes, financièrement autonomes ou à même de se supporter au moins un an sans demander d’être payées, et encore plus intelligentes que moi et passionnées par l’entrepreneuriat. J’ai reçu de nombreuses candidatures, plus que je ne l’avais espéré. Bien entendu presque 90% ne correspondait pas à mes critères de recrutement (étudiants, chômeurs, anciens employés…). Finalement j’ai demandé à six jeunes dont deux femmes de venir tenter l’aventure avec moi. Nous ne gagnions absolument rien du tout et je roulais sur le reste d’une subvention et mes petites économies.

 

La majorité de ces nouvelles recrues était entrepreneurs. Ils avaient de petits projets et une seule personne était un ancien employé à un poste de responsabilité dans une entreprise privée locale. Très vite les problèmes surgirent. Un des jeunes commença à s’enquérir de l’éventualité des moments de retombée financière, alors que sa propre entreprise ne générait pas encore un sou. Je n’hésitai pas pour lui dire qu’il était au mauvais endroit et au mauvais moment. Il pouvait revenir quand les activités allaient commencer à être rentables. Il partit, suivi bientôt d’un autre qui estimait que je n’arrivais pas définir exactement les tâches qu’il avait à accomplir et puis un autre encore qui se plaignait du fait que je leur mettais trop la pression pour parfois de petites choses, alors que dans le même temps je ne les remerciais ni les encourageais pas assez. Parmi les trois qui restèrent, bien que n’ayant pas démissionné, un montra très vite son manque d’engagement et finalement n’était plus motivé que par le fait que j’avais fait la promesse de leur donner une certaine somme d’argent quoi qu’il arrive, un dédommagement qui ne représentait absolument rien du tout, mais pour lequel il commença à me harceler presque chaque jour. Je finis par le payer et lui dire au revoir.

 

Pour ces quatre premières personnes, je compris que j’avais, en réalité, engagé des employés. Elles étaient venues de gaieté de cœur, mais n’avaient pas compris la notion d’un fondateur d’entreprise, la nature d’un créateur qui est totalement différente de celle d’un simple employé.

 

Un employé veut qu’on lui dise les tâches quotidiennes à faire, alors qu’un fondateur doit décider lui-même quoi faire et comment le faire sans attendre des remerciements de qui que ce soit. Un fondateur comprend qu’il arrive des jours où on ne sait même pas ce qu’il faut faire et qu’il est important de créer par lui-même une activité qui fera croître l’entreprise, alors qu’un employé se plaint généralement sur le fait qu’on ait changé d’emploi du temps ou même de l’absence d’emploi du temps.

 

Il arrive souvent quand mes amis m’appellent vers 08h ou 10h parfois et qu’ils se rendent comptent que je viens à peine de me réveiller ou qu’ils m’ont réveillé, d’avoir tous la même réaction : « Wow la belle vie ! ». Ils pensent tous qu’étant entrepreneur ou à mon propre compte, je me permets de faire la grasse matinée, alors que la réalité est loin de ça. La vérité est que le plus souvent en tant que jeune entrepreneur, tu travailles jusqu’à trois ou cinq heures du matin et tandis que tout le monde se repose dans la maison, dans le quartier, dans le pays, toi tu bosses sur un projet, sur une recherche qui ne donne peut-être même rien du tout. Tu te réveilles, ou quelqu’un te réveille le lendemain (en fait le jour même) après à peine quatre ou cinq heures de sommeil. Tu avales rapidement un petit déjeuner au goût innommable, un jus pourri, un pain ranci, des œufs dans lesquels on ne reconnait même pas le jaune et tu retournes à ton travail qui n’avance pas. Et c’est ainsi presque chaque jour, tu ne reconnais pas de week-end ou de jours fériés… et ceci sur plusieurs années, au moins cinq ans, avant que tu n’arrives à commencer à percevoir des rentrées véritables d’argent.

 

Alors si j’ai un conseil à donner à ceux qui sont en quête de liberté, sachez qu’avant cette liberté, il vous faut travailler dur durant un nombre incalculable d’heures, à un rythme fou, sans vous reposer et c’est seulement après, bien après, que vous commencez à atteindre petit-à-petit la Liberté financière tant recherchée qui amène à une liberté quasi-totale.

Il y a pour finir ceux qui ont des ambitions énormes, ceux qui ont des passions, ceux qui veulent répondre à un problème, ceux qui veulent exploiter leur talent à leur profit, je pense que ceux-là font les meilleurs entrepreneurs. Ils construisent des empires financiers, ils fonts des découvertes, créent des produits géniaux et utiles, passionnent et motivent des foules et des générations, vont dans des domaines que nous considérions jusque-là comme inexistants, tentent des expériences hors du commun et sont le changement qu’ils veulent pour leur communauté, pour le monde et pour eux-mêmes.

Ceux-là savent qu’ils ont à travailler comme des fous, à faire face à l’adversité, à la concurrence, au poids de la société et autres obstacles qui sont nombreux sur la voie de l’entrepreneuriat. Mais ils persévèrent, non pas parce qu’ils ne peuvent abandonner, mais justement parce qu’ils savent qu’ils pourraient à tout moment laisser tomber et vivre une vie ordinaire. Ils savent qu’à tout moment ils peuvent tout laisser tomber et cela leur permet de tenir, tenir encore un peu. Ceux-là malgré les difficultés ont eu à goûter à ce plaisir indéfinissable du statut d’entrepreneur, un plaisir pas comme les autres en ce siècle où être entrepreneur commence à être la voie royale, la voie de la réalisation de soi. Une fois que vous avez goûté aux fruits, aussi petits soient-ils, de l’entrepreneuriat : un regard de fierté jeté par un ami, un mot de remerciement et de reconnaissance d’un client, l’égo qui se plait d’avoir accompli quelque chose de différent, de peu ordinaire, une ou deux ventes dans l’année, la liberté de choisir sa vie, de vivre pour soi-même… tout cela vous empêche désormais d’être à l’aise dans un autre emploi. Vous ne pouvez plus. Ce sera comme si vous avez quitté une femme ou un homme présidentiable et capricieux pour sortir avec une personne qui est douce mais qui n’a aucune ambition. (Je ne suis pas certain que cet exemple parle à plusieurs, mais essayez de comprendre).

 

Je sais que si je le voulais, je pourrais laisser tomber totalement l’entrepreneuriat et aller consacrer ma vie à travailler pour quelqu’un à l’aider à redresser son entreprise, à lui apporter des idées, mais aussi des capacités que j’aie acquises ces dernières années et faire son bonheur. Et aujourd’hui avec tout ce que j’ai traversé je serai sans doute l’employé le plus compréhensif et productif qu’un patron aura. Mais justement c’est parce que je sais tout cela que je n’arrive pas à abandonner. Je tiens encore un peu à chaque fois et je suis toujours étonné de ma capacité à revenir sans cesse.

Je pense que tout le monde peut et doit devenir entrepreneur, mais cela demandera un travail de longue haleine à la grande majorité et des sacrifices impossibles à faire pour plusieurs, juste parce que durant des années on leur a appris à être des employés et non des entrepreneurs. Les enfants tètent au sein cette notion sociale qui est de faire de grandes études et de finalement finir par travailler à enrichir quelqu’un. Il faut encore au moins une à deux générations pour que cela change, surtout dans les pays francophones en Afrique.

 

Ce qui est paradoxal est que la majorité pense que cela a été toujours ainsi, que c’est normal, alors qu’en réalité dans les sociétés primitives, c’est l’entrepreneuriat qui était promu.

Encore aujourd’hui dans certaines cultures africaines cette éducation à l’entrepreneuriat est enseignée mais juste de manière symbolique. Dans les traditions de ma famille par exemple, lors des cérémonies de sortie de l’enfant, le lendemain des cérémonies rituelles de présentation à la famille, il est de coutume qu’on amène le bébé cultiver son propre champ, apprendre à pêcher, à chasser… Ensuite il est censé acquérir et approfondir, durant les années qui suivront, les connaissances pratiques nécessaires à l’un ou plusieurs de ces domaines, afin de se spécialiser.

 

Urbain AMOUSSOU – Les Afropreneurs